Sexe vs Genre, partie 2

Dans des discours de personnalités du milieu politique, médical, médiatique ou parfois militant, on oppose souvent le sexe et le genre. Le premier serait binaire et fixe, et le deuxième serait social, ressenti, voire idéologique. En réalité, c’est un peu plus compliqué que cela.
Attachez vos tuques, car cet article va certainement ébranler vos certitudes.

Dans cette deuxième partie, on se penche sur les liens entre le sexe et le genre et leur évolution dans le temps. Le débat ancestral entre nature et culture prend une tournure inédite.
Vous pouvez également lire la première partie consacrée au sexe et à sa détermination chez l’être humain et chez d’autre espèces.

Afin de bien comprendre les termes utilisés ici, je vous conseille de lire au préalable l'article Genre, expression de genre et sexualité. 

Histoire de la dissociation entre sexe et genre en Occident

Un modèle binaire

Ce chapitre n’aborde que la vision de la société occidentale qui, malgré des variations dans le temps, reste dans une idéologie binaire Homme/Femme. De nombreuses autres sociétés et cultures à travers le globe reconnaissent une plus grande diversité de genres (3, 4, 5 voire 6 genres). Ce sujet très vaste fera l’objet d’un autre article.

De l’Antiquité au 18ème siècle: le modèle unisexe

Le modèle qui a prévalu de la Grèce Antique jusqu’au siècle des Lumières est celui d’un sexe unique. Il n’y a qu’un seul corps qui se décline en une version où les organes sexuels sont à l’intérieur et une version où les organes sexuels sont à l’extérieur (le vagin étant perçu comme un pénis inversé, les ovaires comme des testicules).
Ces différences anatomiques sont vues comme une convention utile pour distinguer le genre, qui est jugé comme un fait immuable du cosmos. Il est important de préciser que les femmes sont considérées comme «un moindre mâle», une version primitive des hommes, selon cette même hiérarchie cosmique.

À cette époque, c’est le rôle social qui précède le sexe.

À partir du 18ème siècle: la différence sexuelle

Un changement à 180 degrés s’opère au 18ème siècle (pour des raisons encore peu comprises ni étudiées). On considère désormais qu’il existe deux sexes opposés et définis comme «incommensurablement différents». L’anatomie génitale est également différenciée, et les ovaires ne sont plus perçues comme des équivalents des testicules. On applique alors à partir de l’observation des corps, une naturalisation des rôles sociaux, des fonctions, des sentiments (toujours selon une hiérarchie homme>femme).

C’est désormais le sexe qui détermine le rôle social.

Lire «La Fabrique du sexe» de Thomas Laqueur – ou son compte rendu par Jean-Hughes Déchaux

Dans les années 1940-1950: la séparation du sexe et du genre

Le développement rapide de l’endocrinologie (l’études des hormones) et la synthèse des hormones sexuelles a ouvert de le champ à de nouvelles considérations sur la détermination du sexe. Ce sont les travaux de spécialistes états-unien·nes de l’intersexualité à partir des années 1950 qui ont amené la distinction entre «sexe biologique» et «identité sexuelle» sur le devant de la scène.

En 1955, le tristement célèbre John Money, sexologue à l’université John Hopkins (Baltimore), introduit le terme genre qu’il définit comme «le fait de se percevoir comme un homme ou comme une femme, et d’adopter un comportement conforme à cette identité».
Money reconnait ainsi que le genre et le «sexe biologique» ne sont pas liés.

Disclaimer
John Money a une vision extrêmement stéréotypée de la masculinité et de la féminité. Durant toute sa carrière, il associe systématiquement identité de genre, rôles sociaux de genre, et orientation sexuelle. 
Pour Money et ses collègues, la santé mentale d'un individu repose sur l'alignement de l'identité, du comportement et du rôle de genre sur un modèle patriarcal hétéronormé. Iels "traitent" donc leur patient·es intersexes en valorisant des comportement perçus comme typiquement masculins ou typiquement féminins, ainsi qu'une hétérosexualité stricte. Dans leur définition, une fille est donc une personne qui, quelle que soit son anatomie, se dit fille, porte des robes, aime jouer à la poupée et est attirée par les garçons.

Le modèle binaire s’effrite

À partir des années 1970: la binarité questionnée

Petit à petit, commence à s’opérer une distinction entre l’anatomie, l’identité de genre, l’orientation sexuelle et le rôle social.
Cela est dû à un ensemble de facteurs: l’étude du fonctionnement des hormones (et notamment des hormones sexuelles), des travaux d’anthropologie auprès de cultures non-occidentales (où l’on observe des rôles, identités et sexualités qui sortent du cadre binaire), l’étude et la médicalisation des individus intersexes, l’arrivée des études de genre, ainsi que les revendications de mouvements féministes, intersexes et homosexuels.

À travers ces différentes disciplines, la division stricte entre masculin et féminin est remise en cause aussi bien d’un point de vue biologique que social.

Le cas John/Joan

John Money pense que le genre d’une personne est acquis et peut donc être «enseigné» et forcé dans les premières années de vie. C’est ce qu’il cherche à prouver avec la réassignation de genre forcée de David Reimer (expérimentation appelée «le cas John/Joan»).

Attention! Mention de mutilations génitales, aggressions sexuelles, chirurgie de réassignation, suicide et harcèlement dans toute la suite de ce chapitre.
Pour les éviter, passez directement au chapitre La supercherie révélée.

David et son frère jumeau Brian sont nés en 1965 à Winnipeg (Manitoba). Alors que David a seulement 9 mois, une erreur de manipulation lors de sa circoncision lui détruit irrémédiablement pénis. En désarroi, ses parents se tournent vers le professeur John Money qu’ils découvrent en regardant une émission télé dédiée aux enfants intersexes.
David a 2 ans et demi lorsqu’il est pris en charge par l’hôpital de l’université Hopkins. Il est castré et reçoit un traitement hormonal féminisant. John Money ordonne aux parents de l’éduquer «comme une fille», et surtout de cacher à tout le monde, y compris David et Brian, la circoncision ratée et le fait que David a été assigné garçon à sa naissance.

Un sujet d’expérimentation parfait

Le cas de David est vu comme une aubaine par John Money. Il s’agit d’un cobaye parfait pour prouver son hypothèse de la flexibilité de l’identité de genre. En effet, David a un frère jumeau identique (mêmes gènes, même environnement intra-utérin) élevé dans la même famille; il pourra ainsi servir de contrôle à cette expérience. C’est aussi le premier patient de Money à subir une réassignation de genre alors même qu’il n’est pas intersexe.

Tout au long de sa carrière, John Money s’est vanté dans de nombreux rapports, livres et conférences du succès de cette réassignation de genre. Le cas du «garçon transformé en fille» est ensuite repris dans des médias grand public, et il est alors largement admis (malgré quelques rares objections de scientifiques qui restent ignorées) que l’on peut influencer le genre d’une personne par l’éducation, un traitement hormonal et un suivi psychologique, à condition de s’y prendre suffisamment tôt.

Sauf que

En réalité, David vit très mal son assignation féminine, malgré les efforts acharnés de ses parents pour lui «donner une identité de fille». À 4 ans, il déchire sa robe car il refuse de la porter; tout au long de sa scolarité il subit du harcèlement et est rejeté aussi bien par les filles que par les garçons. Il a un comportement violent, un profond désintérêt pour toutes les activités typiquement féminines que sa mère essaye de lui faire suivre, et surtout une impression persistante de ne pas être à sa place. Son frère Brian dira que pendant leur enfance la seule différence entre eux deux, c’était la longueur des cheveux.

Le suivi de David par John Money se borne à une visite de la famille une fois par an à l’université John Hopkins, et d’une correspondance écrite avec la mère des jumeaux. Les séances avec John Money, loin d’être thérapeutiques, sont traumatisantes pour David (les jumeaux confient, une fois adultes, que John Money leur montrait des photos de personnes dénudées et leur imposait de mimer des positions sexuelles). Il traîne les pieds pour y aller, puis refuse de s’y soumettre. À 13 ans, il menace de se suicider si ses parents le forcent à retourner voir John Money. Les visites à Baltimore s’arrêtent.

En 1980, les parents de David (15 ans) lui révèlent enfin toute son histoire, ainsi qu’à Brian. Pour David, c’est un soulagement; il comprend enfin les raisons de son mal-être. Il décide alors immédiatement de vivre comme un garçon et choisit avec ses parents le prénom David, en référence au combat de David contre Goliath.
Il entreprend des chirurgies de réassignation et un traitement hormonal masculinisant afin de contrer les effets des œstrogènes qu’il a pris jusque là.

Mais pour les scientifiques et le grand public, le cas John/Joan est toujours considéré comme un succès. Il est d’ailleurs largement utilisé pour justifier l’assignation de genre de personnes intersexes: on évalue quelle chirurgie génitale sera la plus facile à faire, et on assigne le genre à l’enfant en fonction de cela.

À ce moment, c’est l’appareil génital externe qui définit le genre.

L’impact sur la vie de David et de sa famille

David se sent beaucoup mieux à partir du moment où il vit en tant qu’homme. À 25 ans, il se marie avec Jane Fontaine et adopte ses 3 enfants. Leur union dure 14 ans.
Mais les traumatismes de son enfance le suivent tout au long de sa vie: il fait plusieurs tentatives de suicides et vit de nombreux épisodes dépressifs. Sa famille est également impactée: son père sombre dans l’alcolisme, sa mère dans la dépression; son frère Brian entre dans la consommation de drogues et la délinquance, et souffre de schizophrénie. Il finit par se suicider en 2002. David est très affecté par le suicide de Brian; son mariage en prend un coup et il se sépare de Jane, il perd aussi sa job. Deux ans plus tard, il met fin à ses jours à l’âge de 38 ans.

La supercherie révélée

Ce n’est qu’en 1997 que David révèle publiquement qu’il est le cas John/Joan, démontrant ainsi que l’expérimentation de Money n’a absolument pas fonctionné et que sa théorie de la plasticité du genre ne tient pas la route. Il le fait après avoir été contacté par Milton Diamond, lui aussi sexologue, qui a toujours questionné la fiabilité des données exposées par Money dans sa présentation du cas.
David décide de prendre la parole pour éviter que d’autres enfants (notamment intersexes) subissent le même sort que lui.

"Vous savez, si j'avais perdu mes bras et mes jambes et que j'étais dans un fauteuil électrique où on se déplace avec un petit bâton dans la bouche - est-ce que cela ferait moins de moi une personne? On dirait qu'ils [les médecins NDLT] insinuent que vous n'êtes rien si votre pénis a disparu. À la seconde où vous perdez ça, vous n'êtes plus rien, et ils vous poussent à faire de la chirurgie et à prendre des hormones pour vous transformer en quelque chose. Comme si vous étiez un zéro. C'est comme si toute votre personnalité, tout ce que vous êtes, est dirigé - localisé - vers ce qu'il y a entre vos jambes. Et ça pour moi, c'est de l'ignorance." 
David Reimer dans le livre "L'histoire du garçon qu'on transforma en fille" de John Colapinto - traduction libre de l'anglais

Bien que David ne soit ni une personne intersexe, ni une personne transgenre, son histoire a eu un grand impact sur la vision de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle que l’on pensait jusque là malléables et influençables.

Cette expérience désastreuse de réassignation de genre a démontré que l’identité de genre n’est pas influencée par des composantes sociales, et ne peut pas être enseigné.

Lire «Bruce, Brenda et David. L’histoire du garçon que l’on transforma en fille.» de John Colapinto

Sortir de la binarité

On pourrait déduire de l’histoire de David Reimer que si le genre n’est pas acquis, alors il est inné (dans la lignée du bon vieux débat Nature vs Culture). C’est d’ailleurs la position de Milton Diamond et de nombreux scientifiques, ainsi que de John Colapinto (l’auteur du livre qui retrace la vie de David Reimer).

Mais comment séparer le sexe (le biologique) du genre (le social)? Est-ce que la frontière entre les deux est claire et nette?

Sexe et genre sont co-construits

On l’a vu dans la partie 1, le sexe n’est pas binaire, mais un continuum de variables physiologiques. Et plus la science progresse dans l’étude du fonctionnement du corps humain, plus il est difficile de distinguer sur une base génétique, hormonale ou moléculaire des différences strictes et immuables entre mâles et femelles.
Plus intéressant encore, les études sociales de la science montrent que la science elle-même n’est pas neutre. Les faits biologiques autour de la reproduction et de la détermination du sexe sont empreints de stéréotypes genrés essentialistes du type masculin = actif et féminin = passif.
Un des exemples les plus flagrants est l’idée largement répandue et enseignée que le 1er spermatozoïde atteignant l’ovule la féconde en la pénétrant. Alors que l’on sait depuis les années 1970 que l’ovule prend une part active à cette rencontre de gamètes.

Lire l’article «Dire que le spermatozoïde pénètre l’ovule, c’est faire de lui un preux chevalier» par Daphnée Leportois pour Slate.fr

Le sexe n’est donc pas un fait «naturel» ou neutre. Il est construit par les scientifiques qui elles et eux-mêmes sont biaisé·s et influencé·es par les stéréotypes de genre.
À l’inverse, la perception des corps sexués influence également la culture. En déclarant tel corps équivaut à tels comportements, telles aptitudes, tel rôle et fonction sociales (et tel autre corps est une anomalie à réparer), on définit ce qui est normal et attendu (et hors-norme) pour une société donnée.
Il y a ainsi une relation d’inter-dépendance entre le biologique et le socio-culturel: les scientifiques reflètent dans leurs travaux les idées dominantes de la société, et en même temps ils et elles modèlent la pensée de cette même société.

Conclusion

Malgré tous ses défauts, le terme «sexe» continue d’être utilisé dans un cadre médical et légal (documents d’identité) dans la plupart des pays. On n’efface pas un mode de pensée ancré depuis des centaines d’années d’un revers de la main.
Mais de plus en plus d’institutions et de groupes de recherche utilisent désormais uniquement le terme «genre» (les Nations Unies, les institutions de l’Union Européenne, les Cahiers du Genre, le Journal of Gender Studies, …).

Et si en fait le sexe n’existait tout simplement pas? Si il n’y avait en fait que le genre – ou plutôt les genres – qu’ils soient assignés à la naissance ou vécus?
Ne serait-ce pas plus simple de détacher l’identité de genre de toute attente biologique? Et aussi de toute attente sociale. Ne serait-ce pas cela la libération des genres? Transgresser les limites du modèle binaire femme/homme aussi bien sur le plan biologique que sociologique et culturel.

"D'après ce que m'a appris mon père, ce qui fait de vous un homme c'est de bien traiter votre femme, de mettre un toit au-dessus de votre famille, d'être un bon père. Des choses comme ça correspondent bien plus à être un homme que bang-bang-bang - le sexe. J'imagine que John Money considèrerait les pères biologiques de mes enfants comme de vrais hommes. Mais ils ne sont pas restés pour s'occuper des enfants. C'est moi qui l'ai fait. Et ça, pour moi, c'est être un homme." 
David Reimer dans le livre "L'histoire du garçon qu'on transforma en fille" de John Colapinto - traduction libre de l'anglais

Quoi que l’on pense de ce que le rôle d’un homme est – ou devrait être – il est intéressant de voir que pour David le genre, loin d’être inné ou acquis, se construit activement dans le temps et se mérite.
L’identité de genre reste donc un objet multifactoriel (bio-psycho-social) et, au final, profondément personnel.

Lire «Mon corps a-t-il un sexe ? Sur le genre, dialogues entre biologies et sciences sociales» – sous la direction d’Évelyne Peyre et Joëlle Wiels

Lire «La distinction entre sexe et genre, une histoire entre biologie et culture» – revue des Cahiers du Genre n°34 coordonnée par Illana Löwy et Hélène Rouch

1 commentaire à “Sexe vs Genre, partie 2”

  1. […] sur le sexe: sa détermination chez les êtres humains et les autres espèces et sa complexité. La deuxième partie, en suite logique, traite du genre et l’évolution de sa définition au fil du […]

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