Sexe vs Genre, partie 1

affiche descriptive des personnes intersexes

Dans des discours de personnalités des milieux politique, médical, médiatique ou parfois militant, on oppose souvent le sexe et le genre. Le premier serait binaire et fixe, et le deuxième serait social, ressenti voire idéologique. En réalité, c’est un peu plus compliqué que cela.
Attachez vos tuques, car cet article va certainement ébranler vos certitudes.

Cette première partie se concentre sur le sexe: sa détermination chez les êtres humains et les autres espèces et sa complexité. La deuxième partie, en suite logique, traite du genre et l’évolution de sa définition au fil du temps.

Afin de bien comprendre les termes utilisés ici, je vous conseille de lire au préalable l'article Genre, expression de genre et sexualité. 

Le sexe n’est pas binaire

Je sais, vous l’avez appris à l’école: le sexe est un ensemble de caractères sexuel dits primaires (l’appareil reproducteur, les chromosomes) et secondaires (la pilosité, les seins, …). Et comme tout va bien dans le meilleur des mondes, il existe 2 options de sexe totalement hermétiques et séparées: Femme ou Homme.

C’est beau, c’est simple, c’est propre, et c’est… faux. Les caractéristiques biologiques et physiologiques des individus ne sont pas strictement polarisées selon une division 100% Femme ou 100% Homme. Il s’agit plutôt d’un spectre 3D ininterrompu de caractéristiques (chromosomiques, hormonales, morphologiques et génétiques) comprenant de nombreuses variations.
Et séparer les femmes des hommes d’un point de vue biologique est bien plus compliqué qu’il n’y paraît à première vue.

En effet, il existe des femmes cisgenres ayant les chromosomes XY, des hommes cisgenres avec utérus. Par ailleurs, tous les individus secrètent à la fois des hormones sexuelles dites femelles (oestrogène et progestérone) et des hormones sexuelles dites mâle (testostérone) qui ont des effets directs sur l’anatomie, les fonctions reproductives, le fonctionnement de différents organes, l’humeur, etc… .

Alors comment est défini le sexe d’une personne?

Les étapes de la différenciation sexuelle chez l’être humain

Pour ce chapitre, j'utilise les termes "femelle" et "mâle" dans leur acceptation biologique traditionnelle, c'est-à-dire en référence à l'appareil génital et reproducteur.

Lors de la fusion d’un ovocyte et d’un spermatozoïde, s’établit le «sexe génétique» d’un individu, à partir du matériel génétique de cet individu, dont les chromosomes sexuels.

Puis, durant les 7 premières semaines de gestation, le foetus est sexuellement indifférencié: les organes génitaux internes (canaux de Müller et canaux de Wolff) et externes sont semblables pour tous les foetus.
C’est à partir de cette 7ème semaine, que la gonade (organe sexuel qui peut produire soit des spermatozoïdes soit des ovaires) va se différencier.
Une fois différenciée, elle va sécréter des hormones stéroïdes qui à leur tour vont entrer en jeu dans la construction des organes génitaux internes et externes.

Pour les femelles

Les canaux de Müller se maintiennent et fusionnent pour former les trompes de l’utérus et le canal utéro-vaginal, tandis que les canaux de Wolff disparaissent. Le vagin, l’utérus, les petites et grandes lèvres se construisent jusqu’autour de la 24ème semaine de gestation sous l’action de mécanismes encore peu connus.

Pour les mâles

En présence d’un testicule, les canaux de Müller régressent sous l’action d’une hormone (appelée hormone anti-müllerienne) secrétée par celui-ci. Les canaux de Wolff se stabilisent sous l’action de la testostérone sécrétée par d’autres cellules.
À partir de la 14ème semaine de gestation, le pénis se forme et un ensemble complexe d’hormones, de cellules et de ligaments entrent en jeu pour faire descendre les testicules.

C’est donc in utero, lors de la formation de l’embryon à partir d’un mélange unique des gènes de deux individus que commence la différenciation sexuelle. Un ensemble de signaux cellulaires et hormonaux encore mal connus -surtout pour la détermination de l’ovaire et du sexe femelle- sont impliqués dans un ballet complexe.
Tout au long de ce processus de développement, des évènements aléatoires, variations naturelles de tout système biologique, ainsi que potentiellement des facteurs externes (médicaments, perturbateurs endocriniens, exposition à des produits chimiques,…) peuvent également entrer en jeu et apporter leur lot de bouleversements.

Lire «Le sexe des hormones: l’ambivalence fondatrice des hormones sexuelles» de Christiane Sinding

Lire «On ne naît pas homme… À propos de la construction biologique du masculin » de Jean-Pierre Gaudillière

À la naissance, les parties génitales du nouveau-né sont examinées pour déterminer le sexe à inscrire dans son état civil. Si une particularité ou une atypie est détectée, les médecins la qualifie d’anomalie du développement sexuel.

Les personnes intersexes

Les personnes qui ne rentrent pas dans les 2 catégories de sexe strictement définies comme Femme et Homme sont les personnes intersexes.

Visuel du Collectif Intersexes et Allié·e·s – OII France – voir toute la série ici

Bien que dans la grande majorité des cas l’intersexuation n’entraîne aucun problème de santé, elle est encore considérée comme pathologique par le corps médical. Les personnes intersexes sont ainsi forcées de subir des interventions chirurgicales et des traitements médicaux, souvent dès un très jeune âge, afin de rentrer dans les critères étroits et univoques de garçon ou fille.
Les chirurgies génitales sans nécessité médicale sont en fait des mutilations sexuelles qui laissent les personnes intersexes avec de lourdes séquelles physiques et psychologiques. Elles constituent des violations des droits humains et ont été condamnées à plusieurs reprises par l’ONU. Amnesty International et Human Rights Watch appellent également à l’arrêt de ces mutilations.

Lire la BD «C’est quoi Intersexe?» par Mischa Tourbillon

Anomalies, vraiment?

La population intersexe représente un peu moins de 2% des naissances, soit autant que les personnes rousses et plus que les jumeaux·elles homozygotes (jumeaux·elles véritables). Ce chiffre ne prend en compte que les individus identifiés comme intersexes à la naissance; des diagnostics sont aussi établis à à la puberté, parfois à l’âge adulte au hasard d’une intervention médicale; et c’est sans compter les nombreuses personnes intersexes qui passent «sous le radar» toute leur vie.

Dans un cadre bi-polaire qui définit les sexes d’une espèce selon 2 types aux caractéristiques strictes et normées, il semble logique de catégoriser tout écart comme une anomalie, une erreur. Mais si ce modèle binaire n’existait tout simplement pas? Si au lieu d’anomalies, on considère que les caractéristiques biologiques des individus sont complexes, multiples et variées, alors l’intersexuation n’est que l’expression normale de cette variabilité. Je rappelle encore une fois que dans la majorité des cas l’intersexuation ne représente aucun danger pour la santé, et que les personnes intersexuées ne sont pas nécessairement stériles.

Lire «Des sexes innombrables: le genre à l’épreuve de la biologie» de Thierry Hoquet

Lire «Les cinq sexes: pourquoi mâle et femelle ne suffisent pas» d’Anne Fausto-Sterling (édition revisitée de 2013)


Pour prendre un peu de hauteur sur la question, il est intéressant de se pencher sur les processus de différenciation sexuelle des autres espèces.

La différenciation sexuelle dans le reste du règne animal

Dans le règne animal, les mécanismes de formation des organes sexuels sont très variables selon les espèces.
Au niveau chromosomique, il existe des systèmes bien différents du XX/XY de l’espèce humaine, même à l’intérieur de la famille des mammifères. Les campagnoles ont un seul chromosome sexuel, le X. Les individus sont donc généralement XX (désignés femelles) ou X0 (désignés mâles).
Certaines espèces ont plus de 2 chromosomes sexuels: 5 paires pour l’ornithorynque (soit 10 chromosomes sexuels par individu!), entre 2 et 4 pour la drosophile. Enfin, les abeilles, les guêpes et les fourmis n’ont tout simplement pas de chromosomes sexuels. C’est le nombre de chromosomes totaux qui détermine le sexe, les femelles ayant deux fois plus de chromosomes que les mâles.

Il existe également des facteurs autres que chromosomiques: la température d’incubation des oeufs pour les tortues, les crocodiles et certains lézards.
Et aussi des facteurs environnementaux dont le poisson-clown est l’exemple le plus connu. Ce petit poisson coloré vit en colonies dirigées par une femelle. Celle-ci se trouve un mâle et à eux deux ils forment un couple reproducteur stable. Mais si cette femelle à la tête de la colonie disparaît, son mâle se transforme en femelle et choisit un autre mâle de la colonie pour reformer un couple reproducteur stable!
L’inverse existe également, notamment chez les mérous et les barbiers, où une femelle devient mâle pour remplacer un mâle dirigeant.

Ainsi, si on se décentre de l’espèce humaine, on voit que les mécanismes de détermination et de fabrication du sexe sont très variés dans le monde animal, et qu’ils peuvent s’appuyer sur différentes combinaisons chromosomiques, mais également sur des facteurs environnementaux et sociaux. Comment ne pas penser alors que ces mêmes facteurs peuvent jouer un rôle pour notre espèce?

Conclusion

"Pourtant la nature adopte rarement des divisions rigides. Le sexe biologique, comme presque tous les traits biologiques complexes, se présente comme un continuum, avec sur ses extrêmes les « sexes biologiques » clairement définis et, au milieu, une large gamme de situations intermédiaires — des individus dits « intersexe » (Kraus 2000). De tels individus remettent en cause nos certitudes sur le caractère « double et sexué » de l’humanité et sur la stabilité des catégories « homme » et « femme »."
Illana Löwy, Intersexe et transsexualités : Les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique du sexe social

Alors qu’est-ce qui définit le sexe? Les chromosomes? Les hormones? L’anatomie? Un ensemble de toutes ces caractéristiques? Et quel est l’impact des facteurs sociaux et culturels?

Tout cela sera évoqué dans la deuxième partie de cet article, dédiée aux liens entre sexe et genre.

1 commentaire à “Sexe vs Genre, partie 1”

  1. […] Le débat ancestral entre nature et culture prend une tournure inédite.Vous pouvez également lire la première partie consacrée au sexe et à sa détermination chez l’être humain et chez d’autre […]

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